19 octobre 2006

J'ai frappé un mur

Comme les initiés le savent déjà, chaque année, je fais écrire un "gros show" aux élèves de quatre écoles. Ça fait six ans que je bosse sur ce projet et c'est la cinquième année que je me tape l'écriture avec les enfants. Chaque année, au même moment, avec le même genre de clientèle, dans les mêmes écoles, je passe par les mêmes étapes. Ça fait trois ans que c'est faible... de plus en plus faible, année après année, les élèves sont de plus en plus... poches!

Le problème, c'est la réforme. Des fois, j'ai l'impression qu'on parle aux murs.

Moi: "L'augmentation de mes exigences serait-elle inversement proportionnelle aux exigences amenées par le renouveau pédagogique?"

Le mur : "..."

Moi : "Heille le mur, t'as déjà entendu un truc dans le genre : le quotient intellectuel d'une foule est inversement proportionnel au quotient moyen de ladite foule?"

Le mur : "..."

Moi : "Ben non t'as pas entendu ça. C'est n'importe quoi. Il est seulement plus faible. Il n'est pas nécessairement inversement proportionnel."

Le mur: "..."

Moi : "Les élèves ne sont pas plus cons qu'avant. C'est seulement que le savoir n'est plus valorisé. Avant, quelqu'un qui savait plein de choses passait pour quelqu'un d'intelligent ou, à la limite, de cultivé. Maintenant, on lui demande de se taire pour ne pas faire de la grosse pé-peine aux autres amis qui ne savent fuckin' rien. Pourquoi je m'emporte? Parce qu'il y en a une gang qui aurait dû couler, mais c'est anti-réforme. Donc, pour ne pas leur faire de grosse pé-peine, c'est plus gentil de ne pas les couler."

Le mur : "..."

Moi : "Mais quand tout le monde connaît la réponse sauf eux, quand tout le monde comprend la tâche à accomplir sauf eux... c'est mieux pour leur égo?"

Le mur : "..."

Moi: "À ce qui paraît, les études démontrent très clairement que le redoublement serait très néfaste pour l'enfant... et pour le budget des commissions scolaires."

Le mur : "..."

Moi : "Tu le sais... j'ai une méchante bonne gestion de classe. L'éducateur spécialisé ne doit même pas savoir où est mon local. J'enseigne aux enfants-rois, aux pauvres, aux beaux, aux laids, aux touts croches (TC) et même aux probophobiques et... ça marche! On m'a insulté, menacé, frappé, accusé... On a essayé de me traîner dans la boue... Mais je suis encore là et j'aime encore les enfants et ma job. Je tripe sur le projet dans lequel j'ai l'honneur de travailler. Des dizaines d'enfants ont joué à mon putain de cours au service de garde."

Le mur : "..."

Moi : "J'suis tellement crevé le soir que je n'ai même plus la force de faire le nec plus ultra de tout ce que l'humanité n'a jamais daigné faire : de la musique. Pourtant, je suis encore là."

Le mur : "..."

Moi: "Mais le fait qu'avec le renouveau pédagogique, on nivelle vers le bas en se donnant des tapes dans le dos. Que les décideurs ne connaissent rien au terrain. Qu'on favorise les compétences au détriment du savoir. Qu'on joue à l'autruche en sachant très bien que la réforme, c'est de la grosse... bah... et puis zut! Je le dis : De la grosse merde! Toute cette connerie, ça me donne le goût de tout balancer et de faire autre chose de ce qui reste de ma minable existence."

Le mur : "T'es même pas game..."

Moi : " Ta gueule!"


18 commentaires:

Anonyme a dit…

Je seconde la motion! Je me demande pourquoi les gens ne nous écoutent pas lorsque nous disons que la réforme, c'est pas parfait. Il y a de belles choses... mais ce n'est que difficilement applicable avec d'aussi gros groupes, avec autant d'élèves à troubles divers... Peut-être un jour, nous aurons l'environnement adéquat pour l'appliquer... En attendant la prochaine réforme!

Anonyme a dit…

M. le Prof malgré tout,

Je suis déçu de vous. Vous étiez le seul ilôt de paix ou l'on ne parlait pas de ce mot honni: la réforme! Mais voilà: vous devez être un affreux syndicaliste frustré, un réactionnaire conservateur, un criminel qui brise des vies d'élèves en difficultés, un non-positiviste... Que sais-je encore?

Tous ces qualificatifs, je me les fais attribuer régulièrement par des gens qui ne comprennent pas qu'on puisse critiquer ce qui se passe dans nos écoles actuellement. On me reproche même à l'occasion de ne pas proposer de solution alors que je refuse, par mon attitude, de me prêter à ce jeu politique et d'améliorer (...)le problème au lieu de le règler.

Un collègue du primaire (avec qui j'ai co-écrit un bouquin sur l'enseignement du français au Québec) partage le même point de vue que vous. Plein de profs le partagent d'ailleurs, sauf que personne en autorité ne veut l'écouter pour des raisons politiques. Pendant ce temps-là...

Bon courage à vous. Il s'agit d'un sujet sur lequel on pourrait écrire longtemps.

Anonyme a dit…

Je seconde.

Tout est dit. Comme vous me comprenez bien!!!

Merci.

Anonyme a dit…

Ça m'énerve tellement, cette société de déresponsabilisation.

"C'pas ma faute, c'pas ma faute". Me semble que c'est clair : t'es poche, tu coules. Tu comprendras plus l'année prochaine.

Arrrrgh. Ok, je me la ferme. Je vais m'enrager sinon, et un vendredi, c'est pas une bonne idée!

Merci d'être là pour dire les vraies affaires! ;o)

Anonyme a dit…

Vous avez tellement raison! J'irais même plus loin... Vous savez toutes ces annonces à propos des "métiers spécialisés" avec la petite mention à la fin: "cette campagne est financée par le gouvernement du Canada"? Eh bien, voilà une autre conspiration pour abaisser le niveau de culture général et nous mener dans une société stagnante.
Au lieu de prôner les grandes études universitaires, le gouvernement prône les DEPs!! Et pourquoi? Mon petit doigt me dit que c'est encore pour un simple souci d'ordre économique. Supposons un étudiant d'université, cela signifie prêts et bourses requis, travail à temps partiel seulement, ne paie pas beaucoup en termes d'impôts et ce pendant plusieurs années. Pas très rentable pour le gouvernement au bout du compte. Supposons maintenant une personne en DEP. Pas très exigeant alors il y a des chances d'un travail à temps quasi-plein avec ça, pas de prêts et bourses nécessaires, ne dure qu'un an et ensuite cette personne arrive directement sur le marché du travail et tous peuvent profiter de sa capacité de travail.

Et encore pire, au niveau même du peuple, un haut niveau de culture n'est généralement pas très bien vu... Les remarques du genre: "Perle donc pour qu'on comprenne siboire!" sont monnaies courantes avec les: "Quossé tu racontes là?" et les fameux: "C'pas parc' t'es étudiante que t'es obligée de sortir tes expressions à 100 piastres"

Même dans le milieu collégiale, les exigences baissent de plus en plus. Un de mes profs de math me disait que s'il sortait ses vieux examens d'il y a à peine 15 ans, à peine 5 ou 6 étudiants auraient la note de passage...
Mais le pire dans l'éducation est que peu d'étudiants ont la passion... Tous ou presque en sciences natures visent médecine. Mais ces étudiants-là n'ont pas la passion à proprement parler. Dès qu'un prof sort du sujet, ils cessent d'écouter sachant très bien que ce ne sera pas à l'examen. Tout ce qui les intéresse c'est d'avoir 34 ou plus de cote R. Apprendre leur passe 10 pieds par-dessus la tête et bien souvent une session plus tard, ils ont tout oublié ce qu'ils étaient supposé avoir appris la session précédente... C'est vraiment triste et pathétique. Il ne faut pas orchestrer nos actions en fonction d'un but précis, mais plutôt laisser aller la musique de notre existence au rythme de nos passions. Dans ce cas seulement pourrons-nous composer un chef-d'oeuvre avec notre vie...

Ne lâchez pas; les enfants ont grandement besoin d'enseignants passionés comme vous pour leur permettre de rêver et de vouloir en savoir toujours plus...

Anonyme a dit…

Jessica je suis totalement en désacord avec ta position sur les DEP.

1) c'est pas tout le monde qui est fait pour les études universitaires
2) Aussi bien donner un métier à ceux qui ne peuvent aller à l'U
3) C'est ben beau les docteurs en philo... mais on a besoin d'hommes/femmes capables de réparer notre TV, notre plomberies, notre voiture... etc.

Alors il ne faut pas y voir un complot, mais un besoin. En passant, j'enseigne la moral et l'histoire, alors je considère la culture générale comme primordiale.

Par contre prof Malgré tout je suis d'accord avec toi à 100%. Je suis une jeune enseignante et mes collègues plus expérimentés disent que cette cohorte est la pire qu'ils ont vu depuis 10 ans.

En plus, avec l'intégration des élèves d'adaptations, on est incapable de faire notre métier. On joue à la gardienne, on enseigne pas. Je trouve ça super dure et démoralisant, je doute continuellement de mes compétences à cause de cela.

J'adore mes élèves, mais je ne suis pas équipée pour en aider plusieurs. Ça me prendrait une formation en adaptation scolaire et des groupe de 10-15, dans ces conditions j'arriverais probablement à quelques choses.

Mais je suis une enseignante du régulier, avec 29-30-32 élèves...

Et imaginez... je trouve ça dure et j'enseigne la morale... comment se sentent mes collègues profs de math et de français?

Une Peste! a dit…

Etbinvoilà.

On le pense. On le dit. On commence à l'écrire. Mais on sait que cela ne donne rien. Ils vont nous fourguer des formations (plus chérantes que de doubler quelques mioches, si on y pense .. ) pour qu'on saisisse mieux ce Renouveau Coup-de-Pelle-dans-L'eau. Ppfftt.

Voyez-vous, c'est pas qu'elle est creuse, inapropriée et toute croche cette Réforme; C'est que, NOUS-les-Profs, n'en saisissons ni la(the) Qualité, ni les finesses. On est trop naz, faut croire.

Big deal.

Etre langue sale, j'affirmerais qu'1. Les fonctionnaires du MELS ont justifé leurs postes en procédurant à l'extrème et en inventant des nouveaux mots de 4 kilos chaque. J'affirmerais aussi, qu'il est vrrrraiment pratique d'arguer l'acquisition minimale de COMPÉTENCES X et Y, auprès des parents (électeurs) d'un mioche paresseux et tellement roi. C'est politiquement vachement payant.

Quoique.
Après tout, qu'est-ce que j'y connais, moi, hein?

Honnêtement, s'il existait un mouvement de profs désireux de revenir carrément à l'ancienne méthode d'enseignement: Je n'aurais qu'une question.

-Je signe deyousque?

Anonyme a dit…

Mme prof,
Vous avez tout à fait raison; je tend souvent souvent à oublier les capacités de chacun. Pardon.
Par contre, il ne faudrait pas accorder de préférences aux DEPs ni aux études universitaires et traiter les deux de façon égale. Il faut des mécaniciens, des électriciens, des plombiers, etc., etc. afin de maintenir la société mais aussi des mathématiciens, des physiciens, des chimistes, etc., etc. afin de faire avancer la société.

Anonyme a dit…

Je suis entièrement d'accord.

Pour faire rouler la société ça prends des "post doc" mais ça prend aussi des gens qui travaillent au salaire minimum.

Mon but en enseignant c'est d'amener mes jeunes le plus loin possible.

Prof Malgré Tout a dit…

Ça fait deux ans que je me promène dans mon école avec des collants "Stoppons la réforme" sur mon sac et mes cartables. Mon but? Avoir ce genre de conversation avec les profs de mon école.
Malheureusement, je ne suis pas compétitif avec les péripéties de leurs nouveau-nés et Occupation Double.On ne fera rien bouger en regardant des nombrils, que ce soit le nôtre ou celui d'un lofteur mis au ballottage.

Anonyme a dit…

M. le Prof malgré tout,

Comme vous le savez, j'ai co-écrit récemment avec deux collègues un livre sur l'enseignement du français au Québec. Le constat est accablant.

Nous nous attendions à provoquer un débat ou à perdre nos emplois. Rien... En fait, il y a eu un accueil favorable de certains médias, mais c'est tout.

Naïvement, on se disait: «Quand les gens vont découvrir qu'un enfant, de la première année du primaire jusqu'à la quatrième année du secondaire, peut écrire autant de fautes de grammaire et d'orthographe qu'il y a de mots dans un texte et, malgré tout, passer son examen, ça va hurler!» Pfffff!

Il n'y a eu que mes élèves de cinquième secondaire qui ont hurlé à ce propos en début d'année quand je leur ai expliqué cela. Ils se sentaient trahis par le système et se demandaient comment ils allaient réussir à écrire moins d'une faute aux 14 mots pour éviter d'échouer à l'examen du MELS de fin d'année.

À propos de notre bouquin, le ministre Fournier, pour sa part, a indiqué qu'il soulevait des situations préoccupantes, mais il n'a pas dit qui allait s'en occuper...

Un collègue, avec qui je jasais tantôt à propos d'une entrevue qu'il donnera à Richard Martineau dimanche au 98,5 FM, et moi en sommes venus au même constat: les enseignants sont laminés, brisés, désabusés ou nombrilistes comme notre société semble l'être devenue.

Personne ou presque pour parler de réussite VÉRITABLE, de ce qui se passe dans les écoles... Il y a des blogues comme le vôtre, des livres comme le mien, mais on dirait que le vide sidéral gobe tout.

Je vous trouve malgré tout bien brave d'afficher vos collants. J'ai des collègues chez moi qui ne savent même pas ce qu'est la Loi 142. Et il ne faut pas leur parler de réussite des élèves, de les amener véritablement à lire et à écrire correctement si l'on veut qu'ils puissent s'épanouir dans leur vie. La réussite, ce n'est pas une émission de téléréalité.

Prof Malgré Tout a dit…

J'aime bien mes collants. J'aime les arborer devant la CP et le directeur. Eux au moins, ils acceptent d'en parler. J'aime provoquer les gens et les conversations. Ça me fait sourire. J'aime bien votre livre aussi, mais il ne me fait pas sourire... Je devrais le terminer ce week-end.

Anonyme a dit…

C'est bizarre: il ne fait sourire personne, ce livre. Moi, j'ai plutôt pensé démissionner après avoir écrit ma partie et lu celles de mes collègues. Puis, j'ai songé aux nombreux plaisirs d'enseigner, aux élèves... Les malheureux!

Vous me ferez part de vos commentaires, si vous le vouliez bien.

Anonyme a dit…

Ha ha ha ha! Occupation Double... Vous voulez rire? J'ai fait imprimer le texte, histoire de donner une tape dans le dos aux collègues, mais on a préféré préparer des affiches pour sauver... euh... un gars là...

Le but, ce n'est pas de stopper la Réforme, mais la liberté de la vivre de façon merveilleuse! Oui, j'sors de mon bacc et je suis pleine d'illusions, mais pendant 4 ans, j'ai été libre de composer avec le PFÉQ comem bon je le voulais. Et je développais mes compétences transversales, mes savoirs essentiels tout en appliquant une pédagogie de projets. Pourquoi est-il impossible de faire la même chose dans ma classe?

Même si je nommais ici toutes les raisons, ça ne changerait rien... Le Mur est omniprésent et s'amuse à nous renvoyer nos critiques en pleine gueule avec un sourire narquois...
Miss

Prof Malgré Tout a dit…

Anonymous : Dites-moi que c'est une blague. Les profs mettent des affiches dans le salon du personnel pour inciter les gens a voter dans un "reality show"?!?

C'est comme le cercle de lecture des profs de mon école. Un prétexte pour se rencontrer. Je pense qu'il y'a seulement la moitié des participantes qui lisent plus qu'un livre par année et c'est Harry Potter...

Anonyme a dit…

Et si, au lieu de blâmer la réforme, on mettait ça sur la valorisation des efforts ?

Dans les écoles, les enfants apprennent toujours à lire, ils ont encore des feuilles de syllabes, font des dictées, remplissent un cahier de calligraphie, font des situations d'écriture (anciennement nommées compositions), mais n'arrivent pas à écrire correctement. Et si on revalorisait le fait d'avoir une bonne note et les efforts dans toutes les matières ?

Je vois mes petits de 6e me demander, à chaque fois que cela est possible: "Mais pourquoi je devrais me forcer? Ça ne va pas m'empêcher d'aller au secondaire de couler en musique." Et si on faisait des efforts (pas si surhumains), pour avoir le sentiment du travail bien fait, de s'amuser et pouvoir décrocher du français et des maths ?

Je ne mettrai pas la réforme en jeu cette fois-ci, mais son mode d'évaluation qui cause la fainéantise chez nos jeunes: "Pas grave, je me forcerai l'an prochain... si ça me tente d'ici là"

Anonyme a dit…

Si ça peut réconforter certains sur ce blogue, l'ancien système scolaire n'était pas plus fin.

Le problème, c'est que le renouveau a entraîné un baisse de la maîtrise du français des élèves. Entre la cohorte de 2000 et de 2005, les résultats des élèves de sixième année du primaire en grammaire, orthographe, ponctuation et syntaxe ont chuté de 10%.

Le manque de rigueur ambiant ne peut pas expliquer ce résultat. Lorsqu'on parle d'évaluation laxiste, on met le doigt, selon moi, sur le bobo.

Anonyme a dit…

Dommage qui n'en ait pas un peu plus des comme vous ...

Bon courage. Lâchez pas!